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Catalogue 4

Christine Nathan. Vendredi 13 avril 2012. Interview par Christine Jean.

Après mon Bac, j’hésitais entre aller à Rome faire de la sculpture ou faire médecine. Rome, c’était là où étaient les sculpteurs, c’était un mythe. Par raison j’ai fait médecine.
J’ai été médecin praticien longtemps ; ensuite je suis rentrée dans l’industrie où j’ai fait de la recherche, en neurobiologie en particulier sur la régulation des comportements. L’équipe était internationale, c’était passionnant.
Par hasard, j’ai commencé à faire de la sculpture, je suis allée dans un atelier prendre des cours de modèle vivant et j’ai eu la chance de tomber sur un excellent sculpteur. Après quelques années, j’ai quitté la médecine, et je me suis installée dans mon atelier pour y travailler seule.

Vous avez commencé par sculpter des corps humains. Votre expérience de la médecine, du corps, de la souffrance, de la douleur, de la mort se manifeste-t-elle dans votre travail ?
Au départ elle ne l’était pas du tout. Ma dernière pièce figurative a à voir avec le regard, c’est une sculpture qui correspond à une peinture de Lucian Freud, une pose de Leigh Bowery, mon modèle a repris la pose du tableau.
Après c’était fini, je suis allée au bout de cette représentation.
Et quand j’ai commencé à travailler sans modele, j’ai fait des formes qui m’apaisaient et qui angoissaient les autres. Ces formes étaient perçues comme agressives et menaçantes et pour moi pas du tout.
Vous parliez de Germaine Richier, mais aussi de Stan Nitkowski, son monde est très noir, il était myopathe, Quelle relation avec vous ?
Je retrouve une complicité qui me permet de dépasser la mort, la souffrance, la violence qu’il a exprimé, dans ses dessins surtout. Dans toutes mes pièces la violence est là, plus ou moins maîtrisée, c’est variable. C’est un moteur pour moi, mais qu’il faut maîtriser.
Et votre savoir anatomique ?
J’ai appris l’anatomie avec les modèles vivants dans l’atelier. D’une certaine façon en tant que médecin, j’avais des bases, des bases immobiles je dirais, alors que dans un atelier on capte le vivant, le mouvement. J’ai essayé de recréer quelque chose qui ne meurt pas. Pas une copie du corps mais quelque chose qui plonge dans l’éternité, le passé, le futur.
Les expériences se mêlent, celle de médecin, de chercheur, celle de la vie en général et le désir des formes que j’ai, la forme extérieure, vient aussi de mon vécu dans les îles. Les îles de Méditerranée, Porquerolles, ou la Corse. Depuis que j’ai cinq ans, je vais là-bas dans des endroits complètement perdus.
Qu’est-ce qui caractérise ces îles ?
Ces îles, c’est le paysage, les arbres ; je ne vivais pas dans les villages mais dans la nature, dans des vieux forts.
La végétation est sèche, mais sur ces îles pins et oliviers sont partout. Il y a une parenté évidente entre l’écorce de l’olivier et la surface rugueuse, accidentée des sculptures. Les dernières pièces sont de plus en plus creusées.
Le toucher, c’est important, on en revient au bois, aux arbres que je touchais quand j’étais petite. Quand j’étais gamine, je dormais près d’un arbre, c’était mon arbre, ma chambre. C’était un olivier dont les branches partaient à ras de terre et formaient un creux, c’est là que je m’installais et les branches formaient un toit. Je dormais contre le tronc.
Vous n’avez pas eu envie de sculpter le bois ?
Non
C’est le geste qui compte? Il faut enlever, creuser ?
Le bois est déjà là. Le plus souvent je pars de rien. J’ai une idée très floue, je ne fais jamais de dessin préalable. La terre est souple, malléable et surtout tout peut changer. On n’enlève pas, mais on ajoute de la matière. Cela reste dans l’intemporel, c’est-à-dire que ce n’est pas solide, pas fixé, pas définitif. Cela évolue sans cesse, c’est ouvert. C’est un matériau naturel comme le bois.
Je dialogue avec les pièces que je suis en train de faire. Elles me racontent des choses, elles me parlent. Moi, je n’ai pas d’idée, la pièce me fait savoir ce que je dois faire, elle conduit mes mouvements. Je ne fais pas d’esquisse, je n’ai pas d’idée préconçue, c’est un lien direct avec la matière.
Certaines de vos sculptures semblent plus abstraites, arcs en tension, ligne qui vole, ligne dans l’espace, alors que dans d’autres sculptures, les visages vont nous arrêter.
J’oscille entre ces deux voies : d’un monde non maîtrisé qui n’a plus d’éternité, je reviens à quelque chose de plus calme.
Certaines sculptures forment une ligne dans l’espace, une ligne étirée, en tension, une ligne du corps déformé, improbable. Pour moi c’est un corps vivant, on peut penser au monde végétal, mais c’est juste un corps vivant.  La sculpture doit avoir le regard. C’est pour cela qu’elles ont presque toutes des têtes et quand elles n’en n’ont pas du tout, c’est très frappant, on cherche le regard, cette absence le rend présent. Les têtes sont très discrètes de petite proportion par rapport à l’ensemble. C’est fragile.
On pense à ces femmes au cou de serpent dans certaines estampes japonaises.
Pour moi les anciens dessins japonais, c’est à peu près la même chose que les arbres : des rouleaux horizontaux sur lesquels court et se déroule juste une branche.
Vos recherches en neurobiologie ne vous ont pas menée vers d’autres dimensions, celle de la cellule par exemple ?
Ces sculptures sont vivantes pour moi, dans une dimension à l’échelle humaine, animale, anthropomorphe. C’est en même temps l’arbre, quelque chose qui se dresse, une verticale qui se courbe et s’élève. L’arbre, le vivant, l’intemporel, le merveilleux, c’est ce qui me guide.
Ce que développe Murakami dans ses romans,  c’est le fait qu’il n’y ait pas de mur entre la réalité que tout le monde voit et touche, qui est limité, et une autre dans laquelle on peut rentrer de la même façon, qu’il met sur le même plan. Ces mondes sont perméables. Murakami rentre dans un autre monde qui a autant de réalité
Ce n’est pas le réel déformé, cela a à voir avec l’imaginaire, on peut s’y tenir de façon aussi réelle que dans l’autre monde. Le rêve n’est-il pas aussi réel que le réel ? On pourrait s’y installer aussi bien que celui dans lequel on vit. Des associations sont possibles dans le rêve, pourquoi pas dans le réel ? On peut mélanger les époques, les genres les idées. C’est l’invention, l’imaginaire, moteurs de la recherche.

 


 

forum2006-1forum2006-2Une extranéité, une inquiétude sourdent de ces rivages que sont les sculptures de Christine Nathan. Peut-être parce qu’elles vivent leur impudique métamorphose sans la conscience de la transgression, et qu’elles sont au moins aussi étranges que l’art topiaire d’un jardinier d’un pays étranger. La sculpture que Christine Nathan nomme Le scarabée, je le vois scorpion. Etymologiquement, le mot vient de blessure. Cette métamorphose kafkaïenne ne se blesse pour mourir mais pour muer, sans rien renier. Elle ne s’arrache rien par honte, elle se transforme elle-même. Ses bras – tentacules, en forme de cercles, symbolisent la renaissance. Je sens du danger à roder auprès des sculptures de Christine Nathan, qui sont des endroits du réel. D’ailleurs L’irruption du réel veut son lot de misère, et sa livre de chair.
Je crois que l’art est le territoire de la divination. Les sculptures de Christine Nathan sont les paroles dansantes du dieu. Le logos se meut et l’art le montre tandis qu’il se dévoile l’instant de nous laisser croire qu’il est saisissable, et puis le dieu se met à hurler de rire et s’en va en dansant.
L’artiste est seule et elle le sait. Elle a abordé au rivage de cette île habitée par les dieux impitoyables où elle y a laissé sa signe – nature.
Les sorcières savaient que le vent est un chorégraphe ; elles voyaient le monde se dérouler dans la danse gnostique du feuillage. Il y a dans des sculptures de Christine, des excroissances imprévisibles, un agir lyrique, une chorégraphie de la dissociation afin d’être le maître de sa destinée. La liberté ne se marchande pas.
Christine Nathan expose jusqu’au 12 octobre à la Galleria Stella, via di San Calisto, 8 (Trastevere).
N.B. Les mots extranéité, inquiétude et danger ont souvent une connotation négative. Pas pour moi. Quand j’ai une idée nouvelle, j’ai une sensation physique qui ressemble à ce qu’on nomme de la peur. Or, c’est le signal que je viens de découvrir quelque chose, et qu’il y a donc un risque ; et je l’éprouve.

Gilles Fallot

 


 

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Christine Nathan a cheminé à travers l’imaginaire du corps dans une représentation d’abord figurative, puis peu à peu, abandonnant cette enveloppe formelle, dans l’expression plus directe, parfois plus brute, mais toujours plus fidèle, des émotions et des pulsions vitales.
Ses sculptures se situent à mi-chemin entre réalisme et conte fantastique. Les œuvres actuelles de Christine Nathan nous entraînent dans un univers à la fois étrange et proche : étrange par ses images peu conformes et proche par la traduction directe, sur le matériau, des pulsions, des tensions intérieures se déployant dans le sens d’une quête. … Des formes qui surgissent de l’émotion corporelle, qui s’étirent, cherchent, explorent les chemins de l’énergie, de la vie. … Des formes étranges qui émergent et dessinent les contours d’un moment, d’une recherche de l’autre. … Des êtres hybrides, des silhouettes parfois monstrueuses pleines de force charnelle. … Des corps proliférants qui se pénètrent, s’enchevêtrent, s’extraient, se différencient pourfendre toujours vers un point limite. … Des mouvements de bras et de jambes qui s’étirent dans une quête d’absolu. Ou’ arrive-t-il au corps, aux corps, quand ils s’autorisent les débordements et les rencontres, l’écoute de l’autre et la résonance ? Jusqu’où aller pour toucher et faire partager ce langage ?
Son écriture plastique très personnelle exprime notre quête d’infini, dans les aventures de l’expression du corps, dans les déformations et extensions, dans ces représentations qui font surgir un autre monde. Beaucoup d’harmonie plus encore que de beauté dans ces mouvements aux limites des formes humaines ; mais un trouble peut nous saisir devant ces expressions de l’humain parfois si étranges. Chez Christine Nathan, il est question de la métamorphose du corps dans l’aventure du regard.

Anne-Laure

 


 

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